Marie Bashkirtseff - Autoportrait à la palette

Née Maria Konstantinovna Bashkirtseva à Gavrontsy près de Poltava, dans une famille noble, elle grandit à l’étranger, voyageant avec sa mère à travers l’Europe. Elle parlait couramment le français, l’anglais et l’italien. Sa grande soif de connaissance la poussa à étudier avec passion les auteurs classiques et contemporains. En outre, elle étudia la peinture en France à l’Académie Julian, l’une des rares en Europe à accepter des étudiantes (on y trouvait des jeunes femmes venant même des États-Unis). Une autre étudiante y était Louise Breslau, que Marie considérait comme sa seule rivale.                                                                       Autoportrait (1880)

Elle produisit une œuvre importante en regard de sa vie brève ; ses tableaux les plus connus sont Un meeting (représentant des enfants mendiants à Paris) et L’Atelier des femmes (ses compagnes artistes au travail). Toutefois, beaucoup d’œuvres de Marie Bashkirtseff furent détruites par les Nazis durant la Seconde Guerre mondiale.

 

 

Le Meeting                                       Automne (1883)

1884 Musée d’Orsay

 

Le personnage de Maupassant ne peut laisser indifférent tant il est à la fois très proche autant qu’insaisissable en certaines occasions. Sa vie parsemée d’excès ne peut être exonérée de la proximité qu’il laisse entrevoir dans ses œuvres, dans ses reportages, ses articles et ses correspondances et parmi celles-ci j’aime beaucoup celle qu’il a entretenu avec MARIE BASHKIRTSEFF, cette artiste ukrainienne morte alors qu’elle allait avoir 26 ans.

 

DE MARIE BASHKIRTSEFF
A GUY DE MAUPASSANT

[Mars 1884.]

Monsieur,
Je vous lis avec presque bonheur. Vous adorez les vérités de la nature et vous trouvez une poésie vraiment grande tout en nous remuant par des détails de sentiment si profondément humains que nous nous y reconnaissons et vous aimons d’un amour égoïste. C’est une phrase ? – Soyez indulgent, le fond est sincère. Il est évident que je voudrais vous dire des choses exquises et frappantes, c’est bien difficile comme ça, tout de suite. Je le regrette d’autant plus que vous êtes assez remarquable pour qu’on rêve très romanesquement de devenir la confidente de votre belle âme, si toutefois votre âme est belle. Si votre âme n’est pas belle et si vous ne donnez pas dans ces choses-là, je le regrette, pour vous d’abord, ensuite je vous qualifie de fabricant de littérature et passe ! Voilà un an que je suis sur le point de vous écrire mais… plusieurs fois j’ai cru que je vous exagérais et que ça ne valait pas la peine. Lorsque tout à coup, il y a deux jours, je lis dans Le Gaulois que quelqu’un vous a honoré d’une épître gracieuse et que vous demandez l’adresse de cette bonne personne pour lui répondre. Je suis devenue tout de suite jalouse, vos mérites littéraires m’ont de nouveau éblouie et me voici.
Maintenant écoutez-moi bien, je resterai toujours inconnue (pour tout de bon) et je ne veux même pas vous voir de loin, votre tête pourrait me déplaire, qui sait ? Je sais seulement que vous êtes jeune et que vous n’êtes pas marié, deux points essentiels même dans le bleu des nuages.
Mais, je vous avertis que je suis charmante ; cette douce pensée vous encouragera à me répondre. Il me semble que si j’étais homme je ne voudrais pas de commerce même épistolaire avec une vieille anglaise fagotée… quoiqu’en pense Miss Hastings.

R. G. D. Bureau de la Magdeleine.

A MARIE BASHKIRTSEFF

Cannes, 1, rue du Redan.
[Mars 1884.]

Madame,
Ma lettre assurément, ne sera pas celle que vous attendez. Je veux d’abord vous remercier de votre bonne grâce à mon égard et de vos compliments aimables, puis nous allons causer, en gens raisonnables.
Vous me demandez d’être ma confidente ? A quel titre ? Je ne vous connais point. Pourquoi dirais-je, à vous, une inconnue, dont l’esprit, les tendances et le reste peuvent ne point convenir à mon tempérament intellectuel, ce que je peux dire, de vive voix, dans l’intimité, aux femmes qui sont mes amies ? Ne serait-ce point un acte d’écervelé, et d’inconstant ami ?
Qu’est-ce que le mystère peut ajouter au charme des relations par lettres ?
Toute la douceur des affections entre homme et femme (j’entends des affections chastes) ne vient-elle pas surtout du plaisir de se voir, et de causer en se regardant, et de retrouver, en pensée, quand on écrit à l’amie, les traits de son visage flottant entre vos yeux et ce papier ?
Comment même écrire des choses intimes, le fond de soi, à un être dont on ignore la forme physique, la couleur des cheveux, le sourire et le regard ?
Quel intérêt aurais-je à vous raconter « j’ai fait ceci, j’ai fait cela », sachant que cela n’évoquera devant vous que l’image des choses peu intéressantes, puisque vous ne me connaîtrez point ?
Vous faites allusion à une lettre que j’ai reçue dernièrement, elle était d’un homme qui me demandait un conseil. Voilà tout.
Je reviens aux lettres d’inconnues. J’en ai reçu depuis deux ans cinquante à soixante environ. Comment choisir entre ces femmes la confidente de mon âme, comme vous dites ?
Quand elles veulent bien se montrer et faire connaissance comme dans le monde des simples bourgeois, des relations d’amitié et de confiance peuvent s’établir ; sinon pourquoi négliger les amies charmantes qu’on connaît, pour une amie qui peut être charmante, mais inconnue, c’est-à-dire qui peut être désagréable, soit à nos yeux, soit à notre pensée ? Tout cela n’est pas très galant, n’est-ce pas ? Mais si je me jetais à vos pieds, pourriez-vous me croire fidèle dans mes affections morales ?
Pardonnez-moi, Madame, ces raisonnements d’homme plus pratique que poétique, et croyez-moi votre reconnaissant et dévoué

GUY DE MAUPASSANT

PS : Pardon pour les ratures de ma lettre, je ne puis écrire sans en faire et je n’ai point le temps de me recopier.

DE MARIE BASHKIRTSEFF
A GUY DE MAUPASSANT

[Mars 1884.]

Votre lettre, Monsieur, ne me surprend pas et je ne m’attendais pas tout à fait à ce que vous semblez croire.
Mais d’abord je ne vous ai pas demandé d’être votre confidente, ce serait un peu trop simple, et si vous avez le temps de relire ma lettre, vous verrez que vous n’aviez pas daigné saisir du premier coup le ton ironique et irrévérencieux que j’ai employé à mon égard.
Vous m’indiquez aussi le sexe de votre autre correspondant, je vous remercie de me rassurer, mais ma jalousie étant toute spirituelle, cela m’importait peu.
Me répondre par des confidences, serait l’acte d’un écervelé, attendu que vous ne me connaissez point ?… Serait-ce abuser de votre sensibilité, Monsieur, que de vous apprendre à brûle-pourpoint la mort du roi Henri IV ?
Répondre par des confidences, puisque vous avez compris que je vous en demandais par retour du courrier, serait vous moquer spirituellement de moi et si j’avais été à votre place, je l’aurais fait, car je suis quelquefois très gaie tout en étant souvent assez triste pour rêver des épanchements par lettre avec un philosophe inconnu et pour partager vos impressions sur le Carnaval. Tout à fait bien et profondément sentie cette chronique, deux colonnes qu’on relit trois fois, mais en revanche, quelle rengaine que l’histoire de la vieille mère qui se venge des Prussiens ! (Ça doit être de l’époque de la lecture de ma lettre.)
Pour ce qui est du charme que peut ajouter le mystère, tout dépend des goûts… Que ça ne vous amuse pas, bien, mais moi ça m’amuse follement, je le confesse en toute sincérité de même que la joie enfantine causée par votre lettre, telle quelle.
Du reste, si ça ne vous amuse pas, c’est que pas une de vos correspondantes n’a su vous intéresser, voilà tout, et si moi non plus je n’ai pas su frapper la note juste, je suis trop raisonnable pour vous en vouloir.
Rien que 60 ? Je vous aurais cru plus obsédé… Avez-vous répondu à toutes ?
Mon tempérament intellectuel peut ne pas vous convenir… Vous seriez bien difficile… enfin je m’imagine que je vous connais (c’est du reste l’effet que les romanciers produisent sur les petites femmes un peu bêtes). Pourtant vous devez avoir raison.
Comme je vous écris avec la plus grande simplicité (par suite du sentiment sus-indiqué), il se peut que j’aie l’air d’une jeune personne sentimentale ou même d’une chercheuse d’aventure… Ce serait bien vexant.
Ne vous excusez donc pas de votre manque de poésie, galanterie, etc.
Décidément ma lettre était plate.
A mon très vif regret, en resterons-nous donc là ? A moins qu’il me prenne envie quelque jour de vous prouver que je ne méritais pas le nº 61.
Quant à vos raisonnements, ils sont bons mais partis à faux. Je vous les pardonne donc et même les ratures et la vieille et les Prussiens ! Soyez heureux !!!
Pourtant s’il ne vous fallait qu’un signalement vague, pour m attirer les beautés de votre vieille âme sans flair, on pourrait dire par exemple : cheveux blonds, taille moyenne. Née entre l’an 1812 et l’an 1863. Et au moral… Non, j’aurais l’air de me vanter, et vous apprendriez, du coup que je suis de Marseille.
P.-S. Pardonnez-moi les taches et les ratures, etc. Mais je me suis recopiée déjà trois fois.

 

A MARIE BASHKIRTSEFF

Cannes, 1, rue du Redan.
[Mars 1884.]

Oui, Madame, une seconde lettre ! Cela m’étonne. J’éprouve peut-être le désir vague de vous dire des impertinences. Cela m’est permis puisque je ne vous connais point ; et bien non, je vous écris parce que je m’ennuie abominablement !
Vous me reprochez d’avoir fait une rengaine avec la vieille femme aux Prussiens, mais tout est rengaine. Je ne fais que cela ; je n’entends que cela. Toutes les idées, toutes les phrases, toutes les discussions, toutes les croyances sont des rengaines.
N’en est-ce pas une, et une forte, et une puérile d’écrire à une inconnue ?
En somme, là-dedans, je suis un niais. Vous me connaissez plus ou moins. Vous savez ce que vous faites et à qui vous vous adressez ; on vous a dit ceci ou cela sur moi, du bien ou du mal : peu importe. Quand même vous n’auriez rencontré personne de mes relations qui sont larges, vous avez lu des articles de journaux sur mon compte, portrait physique et portrait moral ; enfin vous vous amusez, très sûre de ce que vous faites. Mais moi ?
Vous pouvez être, il est vrai, une femme jeune et charmante dont je serai heureux, un jour, de baiser les mains ?
Mais vous pouvez être aussi une vieille concierge nourrie des romans d’Eugène Sue ?
Vous pouvez être une demoiselle de compagnie lettrée et mûre et sèche comme un balai ?
Au fait, êtes-vous maigre ? Pas trop, n’est-ce pas ? Je serais désolé d’avoir une correspondante maigre. Je me méfie de tout avec les inconnues.
J’ai été pris à des pièges ridicules. Un pensionnat de jeunes filles a entretenu avec moi une correspondance par la plume d’une sous-maîtresse. On se passait mes réponses de main en main pendant les classes. La ruse était drôle et m’a fait rire quand je l’ai sue – par la sous-maîtresse elle-même.
Êtes-vous une mondaine ? Une sentimentale ? ou simplement une romanesque ? ou encore simplement une femme qui s’ennuie – et qui se distrait. Moi, voyez-vous, je ne suis nullement l’homme que vous cherchez.
Je n’ai pas pour un sou de poésie. Je prends tout avec indifférence et je passe les deux tiers de mon temps à m’ennuyer profondément. J’occupe le troisième tiers à écrire des lignes que je vends le plus cher possible en me désolant d’être obligé de faire ce métier abominable qui m’a valu l’honneur d’être distingué – moralement – par vous !
– Voilà des confidences – qu’en dites vous, madame ? Vous devez me trouver très sans gêne, pardonnez-moi. Il me semble, en vous écrivant que je marche dans un souterrain noir avec la crainte de trous devant mes pieds. Et je donne des coups de canne au hasard pour sonder le sol.
Quel est votre parfum ?
Êtes-vous gourmande ?
Comment est votre oreille physique ?
La couleur de vos yeux ?
Musicienne ?
Je ne vous demande pas si vous êtes mariée. Si vous l’êtes, vous me répondrez non. Si vous ne l’êtes pas, vous me répondrez oui.
Je vous baise les mains, Madame.

GUY DE MAUPASSANT

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