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Le cimetière était situé au milieu du village. Au milieu de la rue principale, contrairement à beaucoup de cimetières qui donnent à penser qu’ils ont été relégués à l’extérieur avec le prétexte hypocrite qu’il s’agit d’un endroit plus propice à la réflexion, au calme. C’est du moins l’impression que me donnait cet îlot peuplé de tombes et de tombeaux entretenus, choyés, fleuris, aux allées recouvertes de ces graviers blancs dont la base de gypse et de mica reflétait une luminosité dont la perception, dans ce lieu de silence laissait sans nul doute au visiteur une sensation de sérénité et de recueillement.

Ce cimetière me paraissait immense et quand j’y suis retourné adulte, cette impression s’est confirmée. Un imposant portail s’ouvrait sur l’allée principale et de chaque côté de ce portail, deux non-moins imposantes constructions dotées d’un porche en forme de voûte servaient de logement à mon oncle. Mon oncle fossoyeur. A droite, se situait le logement principal avec la cuisine et les chambres. Je n’ai jamais très bien su à quoi servait le logement de gauche.

La petite fenêtre de la cuisine donnait sur les tombes distantes de quelques mètres. Même le jardin potager se trouvait dans l’enceinte du cimetière, ainsi que le petit atelier de bricolage.

C’était un homme fort. Mais paradoxalement, de sa personne se dégageait une finesse, une écoute qui, qui dès mon plus jeune âge ont contribué à rechercher sa présence. J’étais trop jeune pour me préoccuper de ses origines et je ne sais toujours pas à l’heure actuelle de quel milieu il était issu. Mais il était tout le contraire de l’image que l’on se plaît à donner à un fossoyeur. A un homme dont le métier est de creuser des tombes et d’enterrer les morts.

Il avait un côté Victor Mature. Ses chemises à carreaux, retroussées laissaient voir ses bras musclés aux poils noirs. J’ai le souvenir de cet homme, au fond d’un trou de terre jaune, qui tout en m’accueillant avec ce sourire d’acteur extrayait, devant moi, les os humains d’une concession probablement arrivée à terme. C’est ainsi qu’en me questionnant sur ma vie quotidienne, des tibias, des péronés, des fémurs me passaient devant les yeux. Mais ce qui me frappait le plus c’était sa méticulosité, sa rigueur, sa précision respectueuse dans la préparation d’une nouvelle tombe. Laisser la place nette au nouvel arrivant.

Il préparait ses outils comme un musicien prépare son instrument. Son travail s’imprégnait d’une certaine solennité comme s’il avait voulu, lui aussi rendre hommage au disparu et participer ainsi à son repos éternel. Quand, à l’aide d’une corde il traçait les limites de la tombe, quand il se redressait pour évaluer les distances, son visage se tendait, accentuant ses nombreuses rides. Puis il s’emparait de la pioche et commençait par un fin travail de piquetage afin de définir le contour pour ensuite accentuer son effort et entamer la couche de terre sablonneuse qui semblait résister à se laisser déranger après tant d’années de calme et de silence. Peu à peu, il s’enfonçait dans le trou et, la profondeur et l’étroitesse du trou l’obligeaient à un exercice de souplesse chaque fois qu’il devait éjecter une pelletée de terre.

De temps à autres, il s’arrêtait et sans sortir de son trou me demandait si je lisais, si je me nourrissais bien, qu’il fallait que je prenne un jus de citron tous les matins et qu’il fallait impérativement que je travaille à l’école.

Et la terre recommençait à jaillir, s’accumulant avec précision en un tas suffisamment éloigné de la tombe afin de ne pas gêner la cérémonie d’inhumation. Au fil des allées, sous le faible crissement des gravillons blancs, évoluaient furtivement des ombres accablées au milieu de ce mélange architectural qui caractérise un cimetière et dont la composition représente ce qu’il peut y avoir d’inégalités et d’étalages de fortunes diverses. C’est ainsi qu’à côté d’une tombe dont la modestie émeut, s’impose sans pudeur un tombeau de marbre rutilant, et de nouveau, plus loin une simple couche de terre révèle le repos d’un mort qui, même en cet endroit n’échappe pas à la différence sociale de sa vie terrestre.

Quand enfin il jugeait qu’il avait respecté la taille prévue du trou, il remontait à la surface à l’aide d’une petite échelle de bois qu’il avait confectionné lui-même. Quelques heures s’étaient écoulées, quelques heures hors du temps, imprégnées de solennité, de sérénité pendant lesquelles mon âme d’enfant avait pris une autre dimension, mais aussi la mesure de la vie et de son aboutissement.

Alors soigneusement, il nettoyait chacun de ses outils. Puis il ôtait son veston, découvrant son éternelle chemise épaisse à carreaux et me prenait la main tendrement comme pour me remercier de ma présence à ses côtés.

Très jeune, à 17 ans, il avait été déporté. Torturé. Avait servi de cobaye pour des expérimentations qui l’avaient rendu stérile. Puis, les Allemands l’ayant « utilisé «  probablement jusqu’au bout l’avaient, avec d’autres fusillé. Mais la mort n’avait pas voulu de lui et recouvert de ses camarades morts pendant plus de deux jours il avait réussi à s’extraire, miraculeusement vivant, et à s’évader.

Certaines épreuves détruisent, d’autres enrichissent et lui s’était enrichi. Il avait réussi à assumer ce déchaînement de violence par une philosophie qui pouvait, dans ce milieu, le faire passer pour un original, mais une philosophie de bonté, de délicatesse qu’il répandait autour de lui, sourd à toutes les réticences ou contradictions qu’il rencontrait. Il avait trouvé en moi l’enfant qu’il n’aurait jamais et c’est la raison pour laquelle j’aimais lui rendre visite, même au prix de voir des os humains voler devant mes yeux !

Tout au long de sa vie, il a été au contact de la mort. Le vivant parmi les morts. La mort qui tue, la mort anormale, violente et injuste, mais il a été aussi au contact de la mort comme aboutissement de la vie. Cette mort que chacun d’entres nous connaîtra. Il a connu ces deux morts

Une vie entière concernée par la mort

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  1. lidia dit :

    Ce texte est tout simplement magnifique. Il nous réconcilie avec la mort à travers cet oncle fossoyeur.
    Un hommage à graver sur sa stèle.

  2. berdepas dit :

    Superbe évocation. Comme toujours, un vrai plaisir de lecture. Avec des mots qui sonnent juste.

  3. dubleudansmesnuages dit :

    Un superbe instant de lecture qui me touche profondement.
    Un hommage magnifique.
    Armando

  4. burget dit :

    l’écrivain se découvre dans ce beau texte. Simplicité de cet acte de creuser une tombe,gestes décrits avec véracité. J’aurais envie de le faire lire à tous ceux qui se sentent atirés par… la crémation.

  5. Zola dit :

    Merci pour ces quelques paroles simples et puissantes qui édifient, qui donnent envie de faire rayonner la bonté tout autour de nous pour le restant du temps que nous avons à vivre.

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