Acacia

Photo © Dominique GANTEILLE

 

Toute la tribu était en transes. La nuit chaude, lourde, était de temps à autres transpercée par les cris aigus des femmes aux seins lourds. Les enfants, les yeux brillants d’émerveillement, luttaient contre le sommeil, ne voulant rien rater de ce spectacle si rare dont les adultes leurs avaient tant vanté la magie.

Au centre du groupe, reposant sur de grosses pierres rondes, une marmite de fer blanc dans laquelle j’avais été contraint d’entrer. L’eau n’était pas encore chaude. Une eau brunâtre, en raison probablement des multiples plantes et racines ajoutées régulièrement dans un geste théâtral par les hommes chargés de la progression de la recette et soucieux de faire encore mieux que la dernière fois. Un bouillon qui, je dois le reconnaître laissait échapper des senteurs inconnues, mais très agréables au point que pendant quelques secondes, j’oubliais que j’étais le principal ingrédient de ce mets délicieux.

J’étais en quelque sorte, la vedette d’un spectacle qui serait clôturé par la dégustation de mon corps. Et, peu à peu, l’idée d’être agréable à manger prit forme et atténua dans une certaine mesure mon appréhension bien légitime quant à mon avenir immédiat. Peut-être était-ce du à ces plantes inconnues de l’occidental que j’étais, mais peu à peu et bien que la température de l’eau commençait à monter, il me parut important de participer à la qualité gustative de ce plat qui, d’après la mine réjouie des cuisiniers-danseurs était sans nul doute un plat de fête.

Ce mot « fête » qui,  -  allez savoir ce qui se passe dans la tête d’une personne en train de cuire dans une marmite au beau milieu de l’Afrique  –  me rappelât le sort de la langouste, cette pauvre langouste que l’on jette vivante dans l’eau bouillante pendant seulement quelques minutes, alors que moi, j’avais la possibilité, non seulement d’être le plat principal, mais aussi de donner à celui-ci une saveur particulière dont je pensais  -  mais est-on jamais sûr dans ce domaine  -  que ma chair et mes os apporteraient à leurs palais curieux une touche d’exotisme, un peu comme lors de mes dernières vacances pendant lesquelles je m’étais extasié sur la saveur d’un couscous aux poissons mitonné avec patience et talent par une habitante d’un petit village tunisien, niché au creux d’une vallée verdoyante, couverte d’oliviers.

Au fur et à mesure que l’eau devenait plus chaude, presque frémissante, mon souci devint donc celui de me détendre afin de pas dénaturer la qualité de ma chair. J’arrivais même à sourire, ce qui étonnait mes cuisiniers, qui du coup rajoutaient du bois, impatients qu’ils étaient de goûter à la chair de ce blanc qui avait osé entrer dans leurs terres pour les observer et les étudier comme des bêtes curieuses et qui, si j’en juge par ma position actuelle, avait eu pour effet de les énerver.

Je fus presque content de constater que ma cuisson ne prit pas plus de deux heures. Je suis pourtant de forte constitution, enfin, je dis cela pour éviter de dire qu’en fait, je suis constitué de beaucoup de graisse et ce fut confirmé dès qu’ils décidèrent que j’étais cuit à point et que sans difficultés, sans même un couteau, ils se distribuèrent pour les uns, les bras, les mains, pour les autres les jambes, les pieds, enfin toutes les parties de mon corps. Et tout cela dans un concert de cris de joie auquel je me serais sûrement associé dans un tout autre contexte.

Puis arriva le tour de décider qui mangerait ma tête. Et, aussitôt me vint à l’esprit – c’est fou tout ce qui vient à l’esprit dans ces moments là – le plat de lapin à la moutarde de ma grand-mère d’où, une fois la cocote presque vide, émergeait la tête aux dents apparentes et aux yeux globuleux sur laquelle se précipitait mon grand-père. En fait personne ne la lui disputait, car cela avait l’avantage de le faire taire pendant qu’il aspirait le moindre recoin de cette pauvre tête qui finissait nettoyée, presque blanche à l’image des squelettes que l’on nous faisait découvrir à l’école.

Pour ma part, ma tête, cette tête qui m’avait donné tant de soucis jusqu’à ce jour, cette tête dont j’avais conscience de ne pas avoir utilisé toute ses possibilités, cette tête qui me faisait si souvent défaut lorsque je devais apparaître devant mes congénères, cette tête devenait, tout à coup une tête importante, une tête qui faisait des envieux, une tête vers laquelle tous les yeux étaient tendus dans l’espoir d’en profiter alors que celle-ci, de son vivant m’avait paru si insignifiante, souvent si inefficace.

Et la voilà, cette tête, tellement convoitée qu’elle roule au sol. La voilà, cette tête pour laquelle des hommes et des femmes se battent, pour en tirer une substance qui, disent-ils, leur apportera force et intelligence.

Ma cervelle,  -  tiens je la croyais plus petite !  -  finit dans les mains du chef qui, fou de bonheur, retarde le moment de l’engloutir.

Désormais, il ne reste rien de mon corps, mais la pensée de savoir que celui-ci s’est intégré dans d’autres corps m’emplit de bonheur. S’agirait-il en quelque sorte d’une réincarnation ?

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  1. Olivier SC dit :

    Je rebondis certainement de manière étrange, mais ce monologue « anonyme » ne pouvait que me provoquer. Bonne fin de semaine !

  2. berdepas dit :

    Hilarant !!! Sauf pour les « durs à cuire » qui n’ont jamais cru au cannibalisme !!! Mais pour les anthropophages comme moi, c’est un régal!!!

  3. Mike dit :

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