Certaines familles, dans l’adversité se soudent davantage, ce ne n’était pas le cas ici. Chaque membre affrontait les difficultés isolément, ce qui créait des tensions supplémentaires. Curieusement, c’était les parents et surtout le père qui paraissaient les plus désarmés. Ils ne pouvaient comprendre d’une part la maladie de leur fille et d’autre part que la médecine soit aussi impuissante à soigner ce qu’ils ne percevaient que comme une manifestation de mauvais caractère. Pas un instant, ils n’ont envisagé que leur fille avait peut-être besoin d’une présence de leur part plus significative.

Seule Cécile qui passait des journées entières en sa compagnie aussi bien à la maison qu’à l’école devinait que sa soeur souffrait gravement. Elle essayait souvent de parler à sa mère pour lui raconter les détails des difficultés qu’éprouvait Astrid. En vain, la mère soit esquivait, soit faisait mine de comprendre, mais sans donner suite. Une seule chose préoccupait les parents, c’était le fonctionnement de l’affaire, on aurait dit que celle-ci avait remplacé les enfants dans le cœur de ce couple.

Dans les années soixante-dix, le bio a commencé à prendre de l’importance et ils ne voulaient absolument pas rater ce créneau, comme disait le père.

– C’est pour vous que nous travaillons comme ça ! Plus tard vous aurez quelque chose ! Et puis il va falloir payer vos études.

Son père était issu d’un milieu modeste et avait, comme c’est souvent le cas le profond désir de se construire une vie différente de celle qu’il avait vécue. Il se trouve qu’il  avait, par hasard, fait son apprentissage de boulanger et qu’il avait donc tous les éléments pour profiter de ce nouveau mode d’alimentation. Ce n’était pourtant pas un opportuniste, c’était au contraire un convaincu du bien fondé d’une alimentation saine et équilibrée. Il avait intégré cette alimentation dans la famille avec une certaine rigueur, mais chacun l’acceptait sans trop de problème. En revanche, c’était un homme intransigeant, sûr de faire le bien autour de lui. Puisqu’il travaillait beaucoup, on devait le comprendre, le respecter. Il faisait partie de ces gens qui mettaient leur réussite et leur parcours professionnel et leur vie personnelle au même niveau. Hors, on peut réussir en affaire et être un piètre père de famille, et c’est ce qu’il était sans conteste. C’était le même phénomène qui fait qu’un handicapé est forcément gentil ou écrivain forcément intelligent ou encore un artiste forcément à même à comprendre la nature humaine. Mais l’homme est multiple, souvent ne se comprenant pas lui-même et il est alors facile d’utiliser la valeur que l’on a acquise sur le plan social pour la confondre avec une valeur morale.

Le père d’Astrid n’aurait jamais pu intégrer qu’il se conduisait mal avec sa famille puisqu’il réussissait. L’écrivain anglais Cronin a écrit un très beau livre à ce sujet  » Le chapelier et son château « .

Il énonçait ce genre de phrase régulièrement et Cécile et Astrid recevaient ces arguments avec le désespoir fataliste des enfants qui entendent la parole des adultes comme définitive. Il n’y avait pas de vacances, pas de week-end pour réunir la famille dans un autre contexte que le travail. Dans ses crises, Astrid en venait de plus en plus à les détester, mais comme elle ne pouvait pratiquement jamais les voir, elle tournait sa fureur vers Cécile, laquelle plus d’une fois eut envie de partir de cette maison, mais il y avait en elle un fond de réalisme qui lui permettait d’être la plus forte et elle arrivait toujours à rassurer sa sœur à force de mots et de caresses.

A 18 ans, elle avait rencontré un garçon et plus d’une fois celui-ci lui avait proposé de vivre avec elle et de sortir de ce climat, mais elle avait toujours refusé. Astrid ne l’aurait certainement pas supporté.

L’état d’Astrid entretenait au sein de la famille une atmosphère stérile qui faisait que personne n’osait parler, ni même regarder l’autre, et il arrivait au père d’entrer dans des colères de frustration au cours desquelles il lui arrivait d’énoncer des propos injustes envers sa famille et évidemment Astrid prenait ceux-ci pour elle.

Pourquoi le drame s’est-il produit cette nuit là ?

La journée n’avait pas été plus mouvementée que les autres, sauf qu’Astrid avait paru étonnement calme ou peut-être plus absente. Elle était, une nouvelle fois de retour d’un séjour de trois mois en clinique qui s’était caractérisé par un grand nombre de crises malgré les traitements et l’aide patiente du personnel.

C‘était en été. Il avait très chaud cette journée. Et tout le monde était allé se coucher assez fatigué.

Cécile fut réveillée par des hurlements et le temps qu’elle prenne conscience que ces cris venaient de la chambre des parents et qu’elle se précipite vers celle-ci, il était trop tard.

Astrid avait tué ses parents à coups de couteaux. Elle était assise à côté du lit couvert de sang, tenant encore le couteau qui semblait collé à sa main. A la vue de Cécile, un sourire se dessinait sur son visage de petite fille. Des petites tâches de sang parsemaient son visage comme des tâches de rousseur, on aurait dit une petite fille qui s’était déguisée. Les deux victimes reposaient, figées dans l’horreur.

– Ca y est, je l’ai fait. C‘est bien, non ?

Sa voix était claire.

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Une réponse "

  1. Annie dit :

    1/ t’arrive-t-il de répondre aux commentaires ?
    2/je pensais que ce genre de père n’existait plus années 70, justement durant ces années-là, bousculement culturel aidant, quelque chose de la coutume des pères ignorant des besoins affectifs, de lui-même et des « siens » n’auraient pas disparu ? quelle tristesse que les effets extérieurs n’aient aucun effet sur l’intérieur des gens
    3/bien sûr la violence elle aurait pu la retourner contre elle, comme le plus courant… tu en as choisi autrement

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