J’avais été envoyée, dans le sud, pour rencontrer un vieil écrivain. Il vivait dans le Gard, dans une maison ancienne construite sur un surplomb, donnant sur le Gardon. La maison n’était pas très grande, elle était posée au milieu d’un terrain à la pelouse incertaine et ce qui frappait en arrivant, c’était l’étendage du linge au travers du chemin d’accès. Un jeune chien sautillant m’avait accueillit avec forces de jappements, sautant, posant ses pattes terreuses sur mon pantalon blanc.

– Mickey, reste tranquille ! Couchez !

– Vous l’appelez Mickey ?

– Oui, il ressemble à Mickey, vous ne trouvez pas ?

Il était assis face à une modeste table en bois qui devait rester en permanence à l’éxtérieur si j’en juge par son état de fragilité. Des feuilles gribouillées dans tous les sens la couvraient et des galets les empêchaient de s’envoler au gré du vent.

Je remarquais tout de suite qu’il était vêtu d’un pantalon de pyjama et d’un pull léger et trop large. Il avait un visage en lame de couteau à la barbe mal rasée comme il arrive quelque fois chez les personnes âgées qui oublient de se raser le cou, ce que malheureusement on remarque tout de suite, d’autant que dans son cas les poils oubliés étaient longs et faisaient penser à un collier. Aux pieds, il portait, étonnamment des nus-pieds à lanières pratiquement neufs. Les avait-il acheté récemment ? Je ne l’imaginais pas chez un marchand de chaussures.

– On m’a demandé de venir vous voir pour que vous me parliez de votre écriture. Vous avez écrit de nombreux livres, mais peu de gens vous connaissent.

– Oui, on m’a prévenu de votre visite, mais je ne vois pas bien ce que je pourrais vous dire. En fait, je n’ai rien à dire. J’écris, c’est tout et ça suffit, non ?

– Je ne veux pas vous importuner trop longtemps, mais il paraît que vous n’avez jamais lu un livre de votre vie et pourtant vous avez écrit des chefs-d’oeuvre. C’est tout à fait étonnant. N’avez jamais eu la curiosité de découvrir les grands auteurs de la littérature française ?

– Je n’ai jamais lu de livres parce que tout simplement la vie en a décidé ainsi. Je n’ai pas fait d’études. Vous savez, à mon époque, on quittait l’école très tôt pour aller travailler et je vivais dans une famille où les livres n’avaient pas leur place. Vous me direz justement que rien ne m’empêchait, par la suite d’acheter des livres ! Et bien, figurez-vous que je l’ai fait. Une fois. J’ai acheté  » La chartreuse de Parme  » et  » A la recherche du temps perdu  » et cela m’a suffit. Quand j’ai du me coltiner toutes ces descriptions, tous ces états d’âme, je me suis juré de ne plus recommencer. Pourquoi donc compliquer ce qui peut se dire simplement. A quoi bon relater la senteur des fleurs ? La beauté d’un paysage ? Le physique d’une femme ou d’un homme ? Un livre ce n’est pas un poste de télévision ou un cinéma. Le lecteur doit construire lui-même le décor et les personnages en rapport avec ce qu’il est. On ne doit pas lui imposer des schémas l’obligeant à s’adapter et surtout à perdre son temps à lire des dizaines de pages inutiles.

– N’êtes-vous pas un peu sévère ? Stendhal ou Proust sont des génies de l’écriture….

– Vous parlez ! Des génies, comme vous y allez ! Allons donc !

Il s’agite sur sa petite chaise de paille.

– Non, décidément, je ne regrette pas une seconde d’avoir abandonné tout projet de lecture et c’est grâce à ça que j’ai pu libérer mon esprit et ainsi pouvoir écrire tous mes livres. Des livres courts, précis, sans fioritures. Des livres que tout le monde comprend et peut lire sans se prendre la tête. Rendez-vous compte de l’importance de l’influence que vous subissez quand vous lisez le livre d’un autre. Comment voulez-vous trouver votre style ? Inconsciemment, vous copiez, vous volez des mots, des pensées. Vous n’arrivez plus à les sortir de votre tête et vous en ressentez une frustration parce que vous avez l’impression de n’avoir pas été vous-même. Vous devez trouver mon raisonnement contestable. Peut-être. Mais je suis sûr d’une chose, c’est que ce que j’ai écrit est sorti de moi et uniquement de moi. Le problème est le même et peut-être pire encore avec la peinture. Comment voulez-vous peindre après avoir visité un salon ?

Il m’offre soudain à boire, comme s’il voulait atténuer la virulence et la singularité de ces propos.

– Voulez-vous un petit coup de vin de chez nous ? Connaissez-vous le Laudun ? De la Grenache ! Du Syrah ! C’est du concret ! Du naturel ! C’est bon et ça ne se discute pas !

-Mickey vient là, cesse d’embêter la dame ! Ah ! Si je n’avais pas ce chien. Bon, je vous ai dit ce j’avais envie de vous dire, faites-en ce que vous voulez, ça m’ est égal. C’est l’heure du déjeuner. Ravi de vous avoir rencontré Mademoiselle.

Pas une fois, il a levé les yeux sur moi. Tout le temps qu’il a parlé il avait son regard usé sans cesse dirigé vers les berges du Gardon.

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  1. gballand dit :

    Votre texte soulève de nombreuses questions…
    « J’écris, c’est tout et ça suffit, non ? » Cette phrase devrait être entendue par un certain nombre d’écrivains qui ont un avis sur tout.
    Je lirais avec curiosité un livre de cet auteur fictif qui ne veut pas s’embarrasser de l’empreinte des autres…Pourriez-vous en écrire un extrait ?

  2. Annie dit :

    bien sûr l’influence agit. Proust j’ai jamais pu l’aimer, il m’ennuit. Je lui préfère, depuis bien avant qu’il soit « couronné » à la pléiade, Simenon, qui justement fait dans le simple dont parle ton écrivain, ça lui ressemblerait bien tout ça…

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