Il a vu l’ émission sur la Cinq consacrée à Georges Simenon.

( ici la biographie de Simenon )

Il s’ est installé sous le grand tilleul devant une grande table. Sur celle-ci, il a disposé, devant lui :

– un bloc de papier uni de qualité qu’ il a choisi dans le rayon bimbeloterie de son supermarché.

– une vingtaine de crayons de papier qu’ il a taillé avec soin. Il n’ a pas osé acheter une machine à tailler les crayons, mais il a envisagé de le faire, car tous les crayons doivent être prêts.

– il ne fume pas la pipe, ça lui pose un gros problème, car de même que pour les crayons, pour écrire, il faut une bonne vingtaine de pipes prêtes à être allumées. tant pis, il espère que cela marchera quand même.

– une bouteille de Bordeaux.

– du silence. pas de voix. pas de cris.

Il stresse un peu, car sept jours pour écrire son roman, il pense que cela va faire trop court.

Une autre chose le tracasse et pas la moindre. Simenon aurait  » connu » 10000 femmes. Il n’ a pas encore le vécu de Simenon, il en est à cinq et il ne voit pas comment il pourra remonter ce handicap. S’ il en  » connaissait  » une par jour, à partir d’ aujourd’hui, ce qui lui semble hors de portée, cela ferait 365 par an, 3650 pour 10 ans et 10050 pour 30 ans !

Et puis, s’ agit-il de femmes  » gratuites  » ou  » payantes  » ?. Pour les   » payantes  » il n’ aura jamais les moyens financiers suffisants et s ‘il doit se tourner vers les  » gratuites  » il lui faudra, il en est sûr, non pas trente ans mais un siècle ou deux !

Il oublie ce point pendant un moment, s’ assied, se concentre, bien que cette histoire reste obstinément dans un coin de sa tête.

Zut ! Il avait oublié la voie ferrée et un train de marchandises chargé de centaines de voitures déboule dans un vacarme étourdissant. Il pense à sa vieille voiture….

Il se saisit d’ un crayon au hasard, le repose et en prend un autre…

Il incline légèrement la feuille sur la gauche et pose entièrement l’ avant-bras sur la table.

En se levant ce matin, il avait une idée, mais celle-ci s’ est envolée sans espoir de retour. Les yeux fixés sur le jardin, il cherche au plus profond de lui l’ éclair  qui va l’ entraîner dans l’ écriture d ‘une histoire qui passionnera sans aucun doute le lecteur, il en est sûr.

Les minutes passent. Ses yeux sont attirés par la bouteille. Sur la feuille blanche, il a noté le jour et la date.

Peut-être qu’ un petit verre d’ alcool le déshiniberait. Il a souvent lu que nombre d’ écrivains avaient besoin d’ artifices pour créer.

Il s’ aperçoit qu’ il a oublié un verre. il se lève et se dirige vers la cuisine, à une cinquantaine de mètres. peut-être n’ aurait-il pas dû s’ installer si loin de la maison.

Il est de retour. Il pose le verre. Attend. Puis, lentement remplit le verre. Il le boit avec solennité, persuadé d’ accomplir un geste qui le guidera vers le succès. Il n’ est pas habitué à l’ alcool et cela, ajouté à la chaleur du soleil de ce début d ‘ été lui fait tourner la tête dans la seconde. Il sent ses résistances céder. Peu à peu, il s’ abandonne.

Il se verse aussitôt un deuxième verre. le choc est moins fort, mais l’ emmène cette fois sur des chemins dont il sait déjà, sans pouvoir l’ empêcher, que l’ issue sera incertaine.

Quelle idée il a eu de s ‘installer à l’ extérieur alors qu ‘il fait 30 °

Son verre se remplit, sans qu’ il en soit conscient. Machinalement, il repousse les feuilles pour ne pas les tacher. Son crayon tombe et la mine bien taillée se casse.

La bouteille est vide, la tête entre les bras, il dort sur la table. Un coup de vent a éparpillé les feuilles vierges qui gisent sur l’ herbe.

C ‘est dans cette position que sa femme le trouve en rentrant du travail.

– Non seulement, tu ne fais rien, mais en plus tu te mets à boire ! Tu parles d’ un écrivain ! Tu vas devoir chercher une autre femme, parce que moi, je m’ en vais !

Il n’ a pas la force de relever la tête, mais les paroles résonnent dans sa tête comme une cloche dans un clocher. Dans un recoin de son cerveau, cependant se glisse l’ idée que cet épisode pourrait être un début de roman…..

Quel talent !

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Une réponse "

  1. Gballand dit :

    J’ai aussi vu l’émission. Simenon est un personnage lui-même. Je dois dire que j’adore ses romans, sauf les Maigret qui m’ennuient. J’ai acheté la biographie de Pierre Assouline sur « Simenon ». Elle existe en poche.
    Votre texte est assez amusant. Ce « personnage » qui essaie de mettre les rituels de Simenon en place pour que l’écriture vienne et qui ne rencontre que… le sommeil. J’ai un peu regretté l’arrivée du personnage féminin qui est un peu terne, même si elle représente la « castration créatrice » dans toute sa splendeur…
    Mais d’où vient l’écriture ?

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