Dès le lever du jour, Argos avait senti que celui-ci serait le dernier. Ses forces, depuis des mois, sinon depuis plusieurs années, déclinaient régulièrement, mais l’ idée du retour de son maître suffisait à aider son pauvre corps mutilé à ne pas se laisser aller. Pourtant il aurait tant voulu que la fin arrive.

 

Le Naufrage d’Ulysse, par Heinrich Füssli (1803

 

 

 

Reconstruction du monde de L’Odyssée, d’après A. et M. Provensen dans J. Werner Watson, L’Iliade et L’Odyssée, 1956

 

Le ciel, toujours bleu d’ Ithaque, ce ciel qui faisait tant rêver mon maître me parait maintenant terne, j’ ai du mal percevoir la douceur  de mon île, j’ ai presque oublié combien mon celle-ci est belle et unique.

Au temps de mes jeunes années, nous partions chasser des journées entières sans que la fatigue nous gagne. L’ idée que tout le palais profiteraient de cette chasse abondante ajoutait à notre ardeur.

Puis, un jour il est parti, brusquement, sans même me dire adieu. L’ attente et le silence s ‘installèrent au palais. Les larmes de Pénélope ne séchaient plus. Pendant des heures, elle s ‘enfermait, sans même recevoir ses servantes. Et, au fil des années vinrent s ‘installer tous ces prétendants qui ripaillent et dont les cris et les rires résonnent entres ces murs, autrefois si nobles.

Ulysse déguisé en mendiant tente de se faire reconnaître par Pénélope, relief en terre cuite, v. 450 av. J.-C., musée du Louvre (CA 860)

Le soleil est plus haut, mais je ne sens plus la chaleur, au contraire, un froid glacial s ’empare de moi. Un mendiant s’ engage dans l’ allée de pierres creusées par les ans. Pas un souffle d’ air ne se faufile au travers des magnifiques oliviers centenaires qui entourent la propriété.

Les premiers temps, Télémaque s’ occcupait de moi, me nourrissait des meilleurs plats. J’ ai même pu entrevoir, une seule fois, la belle Pénélope au travers d’ une des fenêtres de sa chambre. Mais, très rapidement on m’ oublia. Télémaque avait de plus en plus de responsabilités et les servantes ne m’ aimait pas. J ‘ai donc pris l’ habitude de me débrouiller seul. Mais, les années ont passées et je me suis raccroché à la vie grâce à cette conviction que je reverrais mon maître encore une fois.

Le mendiant semble encore plus fatigué que moi. Il n’ est plus qu’ à quelques mètres et, malgré moi, ma tête qui, depuis le matin n’ avait plus quitté le sol esquisse un mouvement qui n’ échappe pas au vieil homme. Il se passe chez moi, comme une résurrection. Le sang irradie à nouveau mon maigre corps et mes yeux plongent dans le regard bleu du mendiant.

Mon dernier geste est de remuer la queue pour lui signifier que je l’ ai reconnu. Mais, je ne peux faire plus.

Apparemment, pour une raison qui m’ échappe, il ne me reconnaît pas malgré son regard insistant. Les forces que j’ avais pu conserver jusqu’ à cet instant m’ abandonnent soudain et ne permettent plus de répondre à cette question. M ‘ a-t-il reconnu ?

Ulysse passe à côté d’ Argos et rien n’ est plus difficile pour lui de feindre l’ ignorance. L ‘état dans lequel on a laissé son fidèle Argos lui prouve, s ‘il en était besoin qu ‘il doit tout faire pour libérer son palais et reprendre sa place auprès de sa chère Pénélope.

C ‘est, il n’ en doute pas, la mémoire d ‘Argos qui lui permettra dans les prochains jours de bander l’ arc et de traverser les douze haches.

 

 

Massacre des prétendants par Ulysse et Télémaque, cratère campanien à figures rouges, v. 330 av. J.-C., musée du Louvre (CA 7124)

motpassant

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