Est-ce un refus de la réalité ? Ou au contraire une trop grande conscience de la réalité ? Toujours est-il que je me rends compte que toute ma vie a été guidée par un utopisme latent qui m’a permis d’affronter les difficultés d’ordre psychologiques qui ne manquent pas de se trouver en travers du chemin de la vie.

   Ayant travaillé très tôt, comme la plupart des gens de ma génération, j’ai vite compris qu’il me serait impossible de supporter quelque hiérarchie que ce soit au sein d’une entreprise. La hiérarchie, comme toute hiérarchie et surtout dans le milieu ouvrier se nourrit d’un rapport de force reposant la plupart du temps, non pas sur des qualités, mais sur des pressions économiques d’autant plus relayées qu’à chaque niveau se mêle dans la procédure, les motivations professionnelles et la configuration personnelle de celui qui est chargé d’appliquer ces pressions.

   C’est une des raisons qui m’ont poussé très vite à créer mon propre emploi et ainsi prendre en main mon avenir, mais aussi ma rémunération et ma place dans la société. Bien qu’ actuellement on tente de diffuser le fait que le travail n’est plus une fin en soi, c’est pourtant au niveau d’une expression professionnelle que l’homme devrait pouvoir s’épanouir, ce qui est de moins en moins le cas. Notre époque ne favorise plus chez l’homme l’expression de ses qualités pour les fondre dans un schéma économique niant ce qui fait qu’un homme existe c’est- à- dire qu’il peut par sa sensibilité, sa formation, ses valeurs s’extérioriser et ainsi occuper une place entière dans la société. Les entreprises sont ainsi structurées pour utiliser et non valoriser des valeurs essentielles sans lesquelles un homme ne peut trouver l’équilibre nécessaire à sa survie. Il faut ajouter à cela  les injustices liées à la rémunération qui deviennent de plus en plus insupportables. Pourquoi les partis de gauche, qui ont pour principe de base la défense des salariés, ne se penchent-ils pas sur une nouvelle définition de l’organisation de la production ? Il est peut-être plus simple pour eux de rester dans les shémas actuels et de taper sur les méchants patrons qui exploitent les ouvriers. Sans d’ailleurs s’apercevoir que même ces shémas, à la lumière des dernières élections, ne fonctionne plus.

   La démarche de la droite qui consiste à vouloir revaloriser la ” valeur travail ” n’est pas plus innovante, il semble même qu’avec ses mesures, elle amplifie, par son slogan ” travailler plus pour gagner plus “, la pression économique sur les individus.

   Ce fonctionnement basé sur une hiérarchie à tous les niveaux, qu’ils soient professionnels ou qu’ils soient sociologiques a, au fil des années des ans et de l’évolution technologique, creusé un écart de plus en plus large entre les individus. Pourquoi une société verticale ? Pourquoi la société ne pourrait-elle pas être structurée horizontalement. Une société  au sein de laquelle chaque membre aurait la responsabilité de son propre destin. C’est-à -dire qu’il ne serait plus dépendant d’une entreprise, d’un employeur ou d’une administration, mais qu’il gérerait son potentiel professionnel de la même manière qu’un prestataire de service. Ce qui supprimerait la notion ” d’employeur ” qui implique automatiquement une dépendance de l’un envers l’autre.

   Ce principe de dépendance d’un homme par rapport à un autre ne peut être supportable que si les deux parties maîtrisent parfaitement leur champ d’action, ce qui n’est absolument pas le cas. Bien au contraire ce champ d’action qui peut encore exister dans les entreprises moyennes se réduit au fur et à mesure que l’entreprise grandit et que les rapports humains disparaissent.

   De toute façon, compte tenu des impératifs de la gestion écologique des productions et compte tenu que dans les décennies à venir il faudra aller vers une décroissance inévitable, le rôle de l’homme dans cette future société devra être repensé en lui redonnant la place qu’il n’aurait jamais dû quitter.

  L’industrialisation, par son organisation ne plus fait appel qu’à des bras et non à des hommes pour atteindre des degrés de productivité toujours plus exigeants. Ce qui faisait que l’homme évoluait grâce à des connaissances acquises au fur et à mesure des générations soit par l’observation soit par parrainage a été subitement nié entamant du même coup son capital de confiance sur sa place dans la société. L’homme a besoin de reconnaissance, c’est vital et cette reconnaissance ne peut s’acquérir que par la possibilité de démontrer ce qu’il est. La recherche de la productivité toujours plus poussée, plus destructrice de l’environnement naturel et humain entraîne tous ses acteurs, qu’ils soient ouvriers ou ingénieurs vers un mal-être que seule la reconnaissance pourrait atténuer.

  Le rapport avec la terre qu’entretenait autrefois les anciens leur permettaient de conserver des valeurs essentielles. Pour essayer de préserver ses valeurs de base, qui sont nos racines, on tente de les reconstituer artificiellement. On organise ainsi des visites de production de terroirs où l’on peut voir des chèvres, des vaches ou des cochons dont on ne fait plus le rapport entre la viande ou le fromage. On visite également des caves dans lesquelles le viticulteur, lui-même victime de cet impératif de productivité fait goûter des vins à des promeneurs peu soucieux d’écouter ses explications, tellement ils sont pressés de rentrer avant les bouchons ! Ces visites s’effectuent comme dans un zoo, on sait qu’en rentrant on pourra aller au supermarché, acheter des produits des ” vrais produits ” sous cellophane respectant les règles de Bruxelles en matière de calibre et d’hygiène.

Alors ma vie a-t-elle été une utopie ou ai-je construit ma vie comme je l’entendais en essayant d’échapper à un système qui broie les individus ? J’ai travaillé plus. Ma vie personnelle en a souffert. Ma retraite n’est pas si importante que si j’avais été salarié. Je n’ai pas échappé aux contraintes, mais il s’agissait de contraintes consenties, maîtrisées et non écrasantes. J’ai échappé à la dépendance d’un système hiérarchique qui est devenu pervers et impersonnel.

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Une réponse "

  1. rien ne vaut l’utopie, comme école d’existence

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