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Ses doigts sont courts et gros, on dirait des bâtons de bois couverts de noeuds, chaque jointure laisse apparaître des crevasses sombres, les ongles rongés se fondent dans la chair. Ces mains telles des animaux fantastiques sont semble-t-il en permanence sur le qui-vive. Elles paraissent conscientes de leurs pouvoirs et en abusent. Sans le nuage de fumée on distinguerait à peine la cigarette.

Le petit garçon, le menton reposant au creux de ses bras ne quitte pas des yeux cette possible menace. Son cerveau est en éveil, prêt à lui donner l’ordre de s’enfuir.

L’homme aux mains avec des gros doigts lance celles-ci en direction de la femme courbée devant la cuisinière. Il lance ses mots comme s’il s’agissait de projectiles qu’il veut blessant. Les mains s’abattent régulièrement sur la table et la cendre s’écrase lentement sur le sol. Il remplit son verre et boit d’un trait, laissant échapper une goutte de liquide sur le menton qu’il essuie d’un revers.

Le petit garçon voudrait bouger, mais il n’ose pas, il est le spectateur immobile et craintif d’un spectacle qu’il ne comprend pas. Il ne peut cependant détacher son regard de l’homme au visage blême, aux yeux perçants, à demi clos. Au fond de lui-même il se dit que plus tard, quand il aura grandi il ne laissera plus à cet homme la liberté de terroriser, de crier, de menacer.

Mais en attendant il ne peut que subir cette violence qui arrive toujours subitement, sans motif, comme une bourrasque soudaine en hiver. Elle surprend et fige sur place. Elle ne donne pas le temps de se préparer, de se réfugier, pour attendre la fin de l’orage au contraire elle se propage et contamine toute présence. Car il lui faut pour se développer atteindre des victimes innocentes, sans défense.

Aujourd’hui, le petit garçon et la femme courbée sont les cibles de la colère de l’homme aux gros doigts et il n’entend pas les relâcher sans avoir déchargé toutes les paroles que son déséquilibre amène dans sa bouche.

Puis il se calme, un silence aussi soudain que le vacarme précédent et ce silence angoissant dure de longues minutes. L’homme aux gros doigts tremble les yeux baissés. La lassitude se lit sur son visage.

Le petit garçon lentement se risque à lever la tête, il a compris que l’orage était passé.

Brusquement l’homme se lève et sort en claquant la porte.

La femme courbée continue sa tâche comme si rien ne s’était passé, tandis que le petit garçon s’approche d’elle.

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